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mercredi 30 septembre 2015

En couple... chacun chez soi

Ils s’aiment, mais ils ont décidé de ne pas vivre sous le même toit. Ce nouveau type de relation à distance favorise-t-il l’amour durable ? Ou n’est-il qu’un arrangement éphémère qui permet de ne pas s’engager ?

Est-ce la forme suprême du romantisme ? Est-ce de l’égoïsme ? Vivre en couple, mais chacun chez soi : la formule séduit des milliers d’hommes et de femmes qui, disent-ils, l’ont choisie comme une nouvelle façon d’aimer. Ils ne veulent plus du couple traditionnel, ils refusent la routine du quotidien, ils préfèrent attendre que leurs enfants aient grandi avant de revivre avec quelqu’un. Ou encore, de nouveau célibataires après une rupture ou un deuil, ils désirent préserver leur indépendance toute neuve.

Pour le sociologue Serge Chaumier, auteur de L'Amour fissionnel, le nouvel art d'aimer (Fayard), « cet amour fissionnel [par opposition à “fusionnel”, ndlr] est caractérisé par la possibilité d’une vie séparée : le couple se ménage, même sur un mode mineur, le droit de ne plus être en couple ». Ce mode de vie en cohérence avec l’époque répond aux valeurs individualistes et à l’injonction sociale « sois libre et sois toi ». « Aujourd’hui, nul n’a envie de sacrifier son moi, son épanouissement personnel sur l’autel du couple », confirme Ghislaine Paris, médecin sexologue, psychosomaticienne et auteure de Faire l'amour, pour éviter la guerre dans le couple (Albin Michel).
 
Excellent pour activer le désir

Vivre alternativement avec et sans l’autre semble garantir individualité et affirmation de soi. Un moyen de se réaliser, si essentiel, remarque la psychanalyste Sophie Cadalen : « Une vie de couple se déroule d’autant mieux que chacun des conjoints a la possibilité d’avoir son propre espace psychique. Habiter des lieux différents peut justement permettre de mieux préserver celui-ci. » Depuis cinq ans, Virginie et Thierry, 42 et 43 ans, vivent leur amour à une demi-heure de distance. Virginie, peintre, explique qu’elle a besoin de solitude, d’espace pour se consacrer à sa créativité. « Nous n’avons pas les mêmes charges quotidiennes, ni les mêmes préoccupations, confie-t-elle. Quand je suis chez moi, je mène une vie de bohème. Je n’ai pas d’enfant, contrairement à Thierry qui a les siens en garde alternée. »

 


Comment ces couples peuvent-ils concilier éloignement et amour ? Comment réussissent-ils à se penser à la fois comme individu autonome et sans contraintes, et partenaire soucieux du bien-être et des désirs de l’autre ? Selon Serge Chaumier, l’autonomie n’est pas porteuse de morcellement mais, au contraire, de régénérescence des liens. « Quand nous sommes ensemble, Thierry et moi, nous sommes totalement disponibles l’un pour l’autre, se réjouit Virginie. Nous nous voyons un soir sur deux, chez moi ou chez lui. On vit au jour le jour, comme des étudiants. Si nous ne nous sommes pas vus la veille, il lui arrive de me rejoindre la journée, entre deux rendez-vous. Quand il ouvre la porte, nous n’avons souvent qu’une seule envie : faire l’amour. »

La surprise et l’inattendu liés à cette façon d’être ensemble peuvent relancer sans cesse le désir. Le simple fait de se demander quand et chez qui ils vont se retrouver suffit à créer une dynamique érotique. L’intermittence permet aussi de se consacrer pleinement à l’autre. La relation est « dépolluée » des contraintes domestiques, matérielles ou familiales. La distance adoucit le « retour sur terre », passé la phase passionnelle des débuts. Elle protège des agacements quotidiens qui finissent par user bien des couples. « La non-cohabitation évite que la familiarité nuise à la relation amoureuse et sexuelle, ajoute Ghislaine Paris. L’absence de l’autre, le manque favorisent l’imaginaire, élément fondamental pour nourrir le désir. » Le chacun -chez-soi peut aussi permettre de vivre sans trop se sentir tiraillé entre son rôle de parent et sa vie d’amant. Distinguer le projet conjugal du projet familial revient à « cajoler un amour qui ne regarde que soi », explique la psychanalyste Sophie Cadalen.